Roman : Le Dieu Manchot
J’ai commencé mon voyage au Portugal la semaine dernière par la lecture du roman qui consacra Saramago : le Dieu Manchot. Le Portugal dont il s’agit ici est celui du XVIIIème siècle. Il est baroque, chatoyant, plein de couleurs, de rouge et d’or, écrasé de soleil, mais aussi pétri de boue, de sang et de misère. L’or du Brésil coule dans les mains du roi, Joao V, qui fait le vœu d’ériger un immense couvent à Mafra, s’il lui vient un enfant, un héritier. Naît une infante. Les décisions du roi, les bûchers incessants de l’inquisition, la grande Histoire, se mêlent à la vie des deux héros du roman, Balthazar Sept-Soleils et Blimunda Sept-Lunes. Il fut soldat, il revient manchot. Elle est un peu sorcière. Ils se lient comme le bougainvillier et le pin parasol. Ils vivent un grand secret : la construction de la Passarole, la machine volante du moine Bartolomeu de Gusmao, aux sons du clavecin de Scarlatti. Ils vivent aussi la vie ordinaire des villageois de Mafra, à qui la construction du couvent accorde une subsistance chèrement payée.
L’écriture de Saramago est le flux bouillonnant de l’histoire. Dense et resserrée, elle évite le point. Les phrases sont donc fort longues, non pas construites à l’aide de subordonnées savamment agencées mais faites de la juxtaposition de phrases courtes, allant fréquemment jusqu’à l’incise où l’auteur adresse un clin d’œil à son lecteur. Dans les rares dialogues, une simple majuscule, sans point retour à la ligne tiret, indique le changement d’interlocuteur. C’est foisonnant. Il faut faire l’effort de rester attentif. Si on se laisse emporter, on perd le fil, on ne comprend plus rien. Mais si on tient le coup, c’est une expérience forte.