My Fair Lady au Théâtre du Châtelet
Lors des vacances de Noël se présente toujours un moment oùtous nos enfants sont avec nous : Leia, Perle de Rosée et Luke. Nous essayons alors de les emmener voir un spectacle spectaculaire, pour qu'ils aient des étoiles plein les yeux, qu'ils aiment ça et qu'ils en redemandent. Quand je dis "nous essayons", c'est bien entendu moi qui me charge de l'organisation de cette soirée. Même si l'Homme est tout àfait favorable à cette entreprise, sa participation au choix et à la recherche des places reste purement consultative.
C'est une importante responsabilitéet j'ai toujours un peu peur de me planter. Par exemple, l'année dernière, je n'aurais jamais cru remporter un aussi éclatant succès avec un spectacle de danse classique à l'opéra de Paris. J'ai donc voulu recommencer cette année,et j'ai tenté de nous procurer des places pour le Lac des Cygnes. Hélas, trois fois hélas (heu heu heu comme disent les latins), malgré le temps que j'y ai passé et l'obstination que j'y ai mise, j'ai échoué. Je me demande encore comment autant de gens sont prêts à payer plus de 10 SMICs horaires bruts pour voir une histoire d'oiseaux. Je plaisante. Je comprends très bien pourquoi mais je suis estomaquée.
Pas de tutu cette année. J'ai alors envisagé d'aller voir Mama Mia. J'ai envisagé ça juste 5 secondes, le temps d'apprendre que les chansons avaient été traduites en français. Je ne tiens pas en haute estime la qualité littéraire des textes d'Abba mais c'est en VO que nous dansons sur ces chansons depuis 30 ans alors on ne va pas se donner le ridicule de chanter "gros projecteur" au lieu de "super trooper".
Tout ça pour vous expliquer que My Fair Lady n'était pas mon premier choix mais que parfois les circonstances vous guident sur le bon chemin.
Jeudi dernier, juste avant Noël, nous sommes allés voir cette production conjointe du théâtre du Châtelet et du théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg. Nous aurions bien aimé aller au Mariinsky mais nous nous sommes contentés du Châtelet qui est quand même une très belle salle.
Ma plus grande crainte était que cette version ne fût (l'emploi du subjonctif imparfait ne signifie absolument pas que je sois candidate àla présidence de la république, pas même aux primaires du PS) pas à la hauteur du merveilleux film de Georges Cukor. Curieusement, la majoritéd'entre nous n'en avait pas ou peu de souvenirs. Mais moi qui me rappelais chacune des scènes, j'appréhendais par dessus tout de voir de nouveaux acteurs dans les rôles immortalisés par Audrey Hepburn et Rex Harrison.
J'avais tort d'avoir peur. La production est une grande réussite dans tous les compartiments du genre si difficile de la comédie musicale. Les décors et les costumes sont un enchantement. Les chanteurs, danseurs, acteurs foisonnent sur scène. Ils obéissent àune mise en scène dynamique, impeccablement en place et qui ne manque pas d'idées. Sarah Gabriel, dans le rôle d'Eliza, interprète les chansons avec un talent qui surclasse aisément la doublure d'Audrey Hepburn dans le film. Elle joue aussi bien la petite vendeuse de fleurs gouailleuse que la lady de la bonne sociétélondonienne. Sa sensibilité se réveille en même temps que son langage s'améliore. Son partenaire, Alex Jennings, victime d'une trachéite ce soir-là, n'a pourtant montréque quelques toutes petites faiblesses de,chant et fut un professeur Higgins aussi méprisant, provocateur et cynique qu'on pouvait le souhaiter. Le père d'Eliza aussi, Donald Maxwell, ce moraliste du ruisseau, ce pauvre non méritant, montre un entrain si réjouissant qu'on lui pardonne de ne parfois pas très bien l'entendre. Il est difficile de boire, chanter, danser et peloter les filles tout àla fois. J'adore ce personnage.
La scène oùil fait la nouba dans covent garden juste avant son mariage, oùdes danseurs acrobates interviennent, oùtout le monde se retrouve dans un final qui ressemble àune pyramide de fleurs est peut-être mon meilleur souvenir du spectacle, avec la victoire sur ces pluies qui insistent pour arroser les plaines d'Espagne et ce canasson de Dover qui ne bouge pas son blooming ass !
Chacune des chansons est un véritable tube que l'on reconnaît dès les premières notes jouées par l'orchestre. Et soulignons combien il est agréable d'avoir dans les oreilles et sous les yeux un véritable orchestre plutôt qu'une bande son. C'est l'orchestre Pasdeloup qui nous procure ce plaisir et qui pousse la courtoisie jusqu'à jouer toujours pendant que nous nous levons quittons nos sièges et sortons, comme sur le Titanic.
Par dessus tout, comme toujours, le texte. Il est inspiré d'une pièce de George Bernard Shaw. Ici brille tout l'esprit anglais. Il nous amuse tout en dénonçant le cloisonnement de la sociétéanglaise et annonce l'éclatement du système des castes. La pièce est aussi évidemment une réflexion sur le langage. Cette réflexion reste vraie. On juge les gens sur leur façon de parler et ce n'est pas entièrement àtort et ce n'est pas que le signe d'une appartenance sociale. Chacun ne pense qu'avec ses mots. Quand elle apprend à maîtriser le langage, la pensée d'Eliza s'enrichit. Elle comprend le monde, la place qu'elle y occupe et les relations entre les êtres. Mieux que ça, elle accède àla consciente de sentiments qu'elle n'aurait guère pu décrire donc connaître auparavant. Higgins a bien raison de triompher : il n'en a pas seulement fait une lady décorative, il en a fait une femme.
