La Rabouilleuse de Balzac
Le troisième et dernier récit dans la série des Célibataires (in Scènes de la vie de Province, in Etudes de mœurs) est d’une toute autre ampleur que les deux précédents (Pierrette et Le Curé de Tours). Mais je l’ai dévoré au cœur de ce week-end gris et pluvieux, blottie sous la couette tandis que le monde s’agite au dehors.
On connaît l’attachement de Balzac à la famille (en théorie, pas à la sienne!), sur laquelle repose la société. Il considère le mariage comme essentiel parce qu’il permet la perpétuation de ce modèle et l’alliance entre les familles. Un autre pilier du développement social est l’héritage qui doit permettre aux enfants de continuer à construire ce que les parents ont commencé. Donc, si l’état de célibataire est un péché contre l’ordre social, la captation d’héritage est un crime. Et nous voilà devant un roman qui mêle avec un art consommé les deux !
Agathe Rouget est la victime d’un père dénaturé. Il a fait fortune à Issoudun en achetant des biens nationaux (quand on lit Balzac, cela semblait courant) et destine sa fortune à son fils seul. Il envoie donc sa fille se perdre à Paris. Mais ça se passe plutôt bien pour elle. Elle épouse Bridau, un fonctionnaire passionnément dévoué à la grande entreprise napoléonienne de réorganisation du pays. Ils ont deux fils. Bridau a une belle carrière devant lui mais hélas il meurt d’épuisement, comme cela arrive à tous les fonctionnaires intègres. Agathe ne se remarie pas et choisit de vivre pour ses deux fils, Joseph et Philippe. Elle connaît hélas des revers de fortune importants liés à la chute de l’étoile napoléonienne. Cette épouse inconsolable et mère admirable n’est pourtant pas exempte de reproches car elle adore son aîné, un militaire bravache et mauvais sujet, au détriment du cadet, artiste peintre à la nature sensible et droite. Philippe ruine définitivement sa mère, provoque la mort de sa tante dans des scènes d’une intensité dramatique poignante, bamboche avec des filles d’opéra, vole, se déshonore. Pendant ce temps, Joseph travaille, acquiert un début de reconnaissance, soutient sa mère, se lie avec les jeunes gens du cénacle que nous avons tant de plaisir à retrouver : Bianchon, d’Arthez, Bixiou.
Deuxième partie. Sur les instances de sa marraine, Agathe retourne à Issoudun avec Joseph pour essayer de sauver l’héritage de ses enfants. Son frère, resté célibataire, à demi-idiot, y est l’esclave d’une jolie femme, sortie du ruisseau (au sens propre) par son père, Flore dite la Rabouilleuse. Il ne l’a pas épousée. Ils vivent dans un ménage à trois avec Max, autre débris de la Grande Armée, mauvais sujet non dénué de talents. Max et Flore sont en très bonne voie pour s’emparer de la fortune de Rouget et n’entendent pas se laisser déloger par les héritiers légitimes. D’ailleurs, ces deux là sont bien mal armés pour faire face à la malhonnêteté retorse qu’ils déploient et, suite à une mauvaise affaire faite à Joseph, ils doivent repartir à Paris. Philippe, fraîchement sorti des geôles, s’y essaie à son tour. Il est à son affaire. Non seulement il déjoue les projets de Max mais il détourne l’héritage à son profit, sans que sa mère ni son frère en aient la moindre miette. Il laisse mourir sa mère en la reniant. Mais soyons rassurés, il finira de façon violente, sans réussir tout à fait l’ascension sociale qu’il projetait, presque ruine. Les débris de sa fortune iront à son frère suffisamment tard pour ne pas gâcher le caractère ni le talent de celui-ci, une des plus belles figures d’artiste de la Comédie Humaine.