Cranach et son temps, au Musée du Luxembourg

Publié le par Rhoda

Le musée du Luxembourg fête ainsi sa réouverture après quelques années de travaux. Hélas, personne n'en a profité pour repousser les murs. Le musée est toujours petit, ses salles exiguës. L'exposition Cranach n'est donc pas aussi importante que celle qui fut présentée à Bruxelles. J'ai lu plusieurs plaintes à ce sujet mais je ne suis pas d'accord. Il fait profiter de ce qu'on a. C'est déjà tellement bien de pouvoir se planter devant un Cranach et de le garder à satiété. En plus l'exposition n'est pas blindée. Profitons-en sans arrière pensée.


Ce diable de Cranach a produit des centaines de tableaux. Il avait derrière lui un atelier, à Wittenberg, qui a compté jusqu'à 15 collaborateurs, dont son fils, Hans le jeune. Quand un tableau avait du succès, il n'hésitait pas à en produire et à en vendre plusieurs versions.

 

 

Cranach, La Loi et la Grâce, 1529 (?), Prague, Národní Galerie v Praze

Cranach, La Loi et la Grâce, 1529 (?), Prague, Národní Galerie v Praze

Cranach fut peintre de cour, auprès du prince électeur de Saxe, prosélyte du protestantisme de Martin Luther, homme considérable et honoré.


Nous avons eu bien de la chance que Luther ne condamnât point les images religieuses, à l'instar de quelques uns de ses concurrents. Cela eût privé Cranach de nombreux thèmes et commandes. Au contraire des catholiques, Luther professe que les images ne sont pas là pour être adorées comme médiatrices entre l'homme et son créateur mais qu'elles ont uniquement une mission d'enseignement. Ceci permet à Cranach de peindre cette oeuvre curieuse et amusante, La Loi et la Grâce, où il professe en gros que l'ancien testament, à gauche du tableau c'est mal et que le nouveau à droite, c'est bien. On y ressuscite au lieu d'y mourir, les feuilles des arbres sont plus vertes et les moutons sont bien peignés.


Mais ce que je préfère, ce dont je ne me lasse pas, ce sont les portraits de femmes, toutes ces petites coquines blondes. Je n'aime pas beaucoup ses Vierges imitées de la Renaissance italienne. Je préfère quand il revient à un caractère plus nordique. Elles sont habillées, ou nues, souvent sur un fond sombre et uni. Dans les deux cas elles sont coiffées et leurs épaules couvertes de bijoux. Elles ont les yeux en amande et une expression mi amusée mi énigmatique. Le peintre devait certainement se sentir un peu effrayé devant les filles d'Eve. Quand elles sont habillées, elles le sont somptueusement, sans doute comme les dames de la cour que Cranach fréquentait. Quand elles sont nues, leur corps est blanc et souple. Elles ne semblent avoir ni ossature, ni musculature. Ces formes sinueuses sont-elles le goût du peintre ou l'effet d'une grosse flemme et recherche de rapidité dans l'exécution ? Nous ne saurons jamais mais si les muscles n'intéressent pas Cranach, les poils l'intéressent beaucoup. Sous les voiles arachnéens qui les couvrent, ces dames exhibent des pubis précisément dessinés et ornés d'une petite toison, révolutionnaire pour l'époque.

 

Cranach, Lucrèce, vers 1510-13, collection privée

Cranach, Lucrèce, vers 1510, Collection privée

 

 La chaste Lucrèce, symbole romain de la lutte contre l'oppression que Cranach reprend pour dénoncer les persécutions dont sont victimes les protestants à travers l'Europe, écarte les pans de son manteau de fourrure pour dévoiler largement la poitrine qu'elle s'apprête à transpercer. C'est une façon de se conduire ça ?

 

Peut-être pas mais Cranach la préfère comme ça. Et moi aussi. Un peu de théâtralisation ne saurait nuire.


Cranach était sûrement autant un habile homme d'affaires qu'un peintre de génie. Tous les artistes ne sont pas maudits. Je ne sais pas si je le regrette.    

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Publié dans Musées - expositions

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