| Quand nous sommes arrivés à Cordoue, nous avons retrouvé avec bonheur un centre historique médiéval formé de petites ruelles et de petites maisons blanches. Notre hôtel, simple mais confortable, était au cœur de ce quartier. Fatigués, par la route, nous avons décidé de ne pas nous imposer de programme pour le premier après-midi. Nous avons pris nos livres, et nous nous sommes installés dans la cour de la Mosquée, sous les orangers. Le sol était dur sous nos fesses étiques mais l’endroit était délicieux. J’en avais fini avec les Histoires des Treize, de Balzac et je commençais une easy reading, La Compagnie de Robert Littell, l’histoire haletante de la guerre froide vue par la CIA. Nous étions si bien que nous l’avons fait plusieurs fois. C’est ainsi qu’un jour, nous avons surpris une troupe de jeunes gens qui accrochaient de petits cartons dorés aux branches des orangers. Ces cartons portaient des poèmes. C’était bien joli. J’en ai piqué un. Je n’ai pas bien compris. Si quelqu’un a une traduction à proposer : Muera, enemiga amada, muera mi culpa y tu desdén le guarde, arrepentido tarde, suspiro que mi muerte haga leda, cuando no le suceda, o por breve o por tibia o por cansada, lágrima antes enjuta que llorada. Cordoue était en ébullition. La ville est candidate pour devenir capitale européenne de la culture en 2016. Le dimanche de notre arrivée, des tas de jeunes portaient le tee-shirt de soutien à cette candidature et de nombreuses manifestations étaient organisées. Quand nous nous sommes rendus pour la première fois sur la place de la Corredera, elle avait été transformée en une vaste terrasse de café, toutes les fenêtres affichaient fièrement leur drapeau bleu : « Córdoba 2016, Ciudad Candidata Capital Europea de la Cultura ». Des dizaines de jeunes prenaient l’apéritif en papotant bruyamment. Nous n’avons jamais revu autant d’animation par la suite. Cordoue est une petite ville plutôt calme. Le lendemain, l’Homme a découvert la mosquée de Cordoue. Il a reçu un choc esthétique. C’est vrai qu’elle est surprenante, cachée derrière ses murs plutôt austères. Tous les guides emploient l’expression « forêt de colonnes », qui n’est pas usurpée. Dans la partie la plus ancienne et la plus émouvante de la mosquée, toutes les colonnes sont différentes. On imagine aisément que certaines ont connu une vie antérieure romaine ou wisigothique. Elles soutiennent avec sérénité deux étages d’arcs en fer à cheval blancs et rouges. Entre les arcs se déroulent des plafonds de bois sombres. La lumière est tamisée. L’atmosphère magique. Quand on arrive au fond de la mosquée, en fermant très fort les yeux pour oublier la Reconquista, on découvre les mosaïques dorées, les arabesques et les coupoles du mihrab et on est transporté dans les Mille et Une Nuits. Voluptés de l’orient ! Que n’enivrez-vous ces illuminés d’Al-Qaïda qui veulent rereconquérir l’Andalousie ! Le problème des conquêtes, reconquêtes, c’est qu’à chaque fois, ce sont les juifs qui trinquent. C’est aussi un problème architectural, bien visible au beau milieu de la mosquée de Cordoue. Au cœur de ce chef d’œuvre de l’art islamique, a été élevée une cathédrale, sans ménagement. Voyant le résultat, Charles Quint, qui avait pourtant donné son accord, s’est écrié « Vous avez détruit ce que l’ont ne voit nulle part pour construire ce que l’on voit partout. » Bien vu, Charles, mais trop tard. La mosquée dresse sa masse imposante au bord du Guadalquivir (pour Clignotant Borgne : c’est un fleuve, pour tous ceux qui suivent : c’est le même qui passe à Séville) et au milieu d’un quartier charmant et très touristique appelé la Judería. Nous nous y sommes beaucoup promenés, beaucoup perdus et beaucoup retrouvés. Nous y avons vu (dans la rue ou dans des patios) beaucoup de pots de fleurs accrochés si haut que je ne sais pas comment ils peuvent les arroser. Au cœur de ce quartier subsiste une petite synagogue médiévale, une des trois seules qui restent en Espagne. YHWH seul sait comment elle a pu nous parvenir. En tous cas, elle a dû servir de salle de prière catholique un moment parce qu’on y distingue encore l’ombre d’une croix. Nous sommes entrés en nous frayant un chemin parmi les nombreux touristes et nous avons pensé aux gens qui s’étaient réunis là avant d’être dispersés pour toujours. Nous avons là aussi visité un alcazar. L’intérieur était un peu décevant, à part quelques magnifiques mosaïques romaines qui étaient exposées là après avoir été découvertes sous la place de la Corredera. On étonnamment peu de vestiges romains à Cordoue, à part une dizaine d’élégantes colonnes de marbre blanc étouffées par des bâtiments modernes et ces mosaïques. Cordoue était déjà capitale de la Bétique. Les jardins de l’Alcazar étaient quant à eux magnifiques, un peu plus classiques et ordonnés que ceux de Séville. Il faisait beau, nous nous y sommes longtemps attardés, jouant à éviter les groupes d’adolescents français dont le langage tuait la beauté des lieux, recouvrait le soleil de fange brune. Autre palais, plus modeste, mais quand même. Le palais Viana occupe près de 6500m2 en pleine ville et plus de la moitié de cette surface est consacrée à une douzaine de patios et à un jardin. Le palais a été bâti, agrandi, réaménagé entre le XIVème et le XIXème siècle. Chaque patio a son caractère. C’est un délicieux labyrinthe. D’ailleurs nous n’avons visité que ça, dédaignant la visite forcément guidée de l’étage. Côté culinaire, nous étions un peu lassés des tapas qui en Andalousie virent souvent à la cochonnaille. Heureusement, Cordoue a pour spécialité le salmorejo, un gaspacho épais et crémeux. Je dois bien vous avouer que j’ai un peu triché pour attirer l’Homme dans un restaurant qui nous changerait des bars à tapas. « Tiens, puisque nous sommes à côté de la cathédrale, j’ai justement lu dans le guide qu’il y avait un petit restau qui s’appelle le Caballo Rojo. Il doit être par ici. » Effectivement, il était là, au fond d’une allée, à l’étage. Les verres étaient grands, les nappes blanches, le service empesé… Pas un petit restau mais l’un des plus chics de Cordoue ! Et le salmorejo y était excellent. L’Homme fut beau joueur. Quant à mon vino de jerez, j’en ai bu à satiété en commandant du Pedro Ximenez (PX pour les intimes) mais il était de qualité bien inégale, parfois le côté sucré écrasait toute profondeur. Nous avons quitté Cordoue avec d’autant plus de regrets qu’il ne nous restait plus qu’un jour de vacances. | | Lecture sous les orangers. Sangria place de la Corredera Les colonnes de la mosquée La coupole du mihrab La fontaine pour les ablutions l'extérieur de la mosquée Petite rue fleurie La synagogue Mais comment font-ils pour arroser ? Dans les jardins de l'Alcazar |